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Lille, chronique d’un musée en zone occupée

© RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda
 
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© RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda

En octobre 1914, le Palais des Beaux-arts de Lille est gravement touché par les bombardements allemands. Le musée que l’on considère jusqu’alors comme l’un des plus prestigieux de France est en piteux état : les toitures sont effondrées, les eaux de pluie ruissèlent le long des cimaises et l’absence de chauffage rendent une bonne partie des salles impraticables. Pendant les quatre années de guerre, son conservateur, Émile Théodore, fait tout ce qui est en son pouvoir pour préserver les collections et restaurer les espaces désolés malgré la pénurie et le manque de main d’œuvre. Grâce au journal qu’il tint à cette période, nous pouvons aujourd’hui retracer l’histoire du lieu et de ses collections.

« Chef-d’œuvre inestimable, le trésor artistique le plus précieux du grand musée », c’est avec ces superlatifs que le Réveil Illustré du 17 août 1924 décrit la Tête de cire du Palais des Beaux-arts de Lille. Donnée en 1834 par le peintre et collectionneur Jean-Baptiste Wicar, l’œuvre fut attribuée tantôt à Raphaël, tantôt à Léonard de Vinci, avant d’être rattachée au XVIIe siècle romain. Dans l’état actuel des recherches, il est très probable que l’œuvre ait été réalisée par François Duquesnoy, sculpteur flamand, mort en Toscane en 1643.

Fruit de toutes les attentions depuis son arrivée dans les collections lilloises, la Tête de cire est restaurée en 1865 et jouit d’une présentation individuelle dans une niche spécifique. Lors de l’occupation de Lille en octobre 1914, les troupes allemandes cherchent en vain cette sculpture. Cachée dans les « cryptes » (sous-sols) du musée, elle reste le témoin invisible de quatre terribles années au cours desquelles le bâtiment et ses collections sont gravement endommagés.

 1914            

23-24 août

Les troupes allemandes s’approchent de Lille : Émile Théodore donne l’ordre de décrocher les tableaux et de les mettre à l’abri dans les « cryptes » du musée. Théodore sait qu’il n’a pas beaucoup de temps et parvient à mobiliser son équipe qui travaille sans relâche, la nuit durant, pour que les œuvres principales soient protégées en cas de bombardement.

 

 

Emile Théodore (1876-1937),
Ephémérides des musées du Palais des Beaux-Arts de Lille
pendant la guerre, extrait de la Revue du Nord, 1920 
Lille, PBA, fonds documentaire © Daniel Lefebvre 

 

Le 24 août, à quatre heures du matin, tous les dessins de la collection Wicar, les principaux tableaux des galeries de peinture ainsi que les pièces les plus précieuses du Musée d’archéologie sont à l’abri. En raison de leur poids, les sculptures monumentales restent dans les salles d’exposition.


Albrecht Dürer, Portrait de Lucas de Leyde, 1521 
Pointe d’argent sur papier préparé 
18,7 x 26,5 cm Inv. Pl. 918,
Lille, Palais des Beaux-arts

 

Ce portrait à la pointe d’argent réalisé par Albrecht Dürer fait partie de la donation Wicar en 1834. La présence d’un dessin germanique dans une collection française attire l’attention des Allemands.



Anticipant la convoitise de l’occupant, Émile Théodore réserve un sort particulier à la Tête de cire : il la cache dans un coffre scellé sur la muraille de l’un des conduits de la cave. Pour le protéger d’éventuelles inondations, le coffre est surélevé par des montants de bois.

Plusieurs grands tableaux comme L’Assomption de Jean-Baptiste Piazzetta, trop volumineux, restent accrochés. On décide de rouler et de protéger la Descente de croix de Pierre-Paul Rubens : malgré sa taille, le tableau considéré comme une œuvre majeure du musée, bénéficie d’une attention particulière.

10 septembre

Les risques d’un bombardement ne sont plus à craindre : déclarée « ville ouverte », Lille a été traversée, sans dégât, par les troupes allemandes entre le 2 et le 5 septembre. Tableaux et objets d’art sont réinstallés.

4 octobre

La « course à la mer » marque un changement de cap dans les offensives qui se déplacent vers le Nord. Lille est plus que jamais menacée et les troupes allemandes préparent une attaque de la gare par train blindé. Alors que des projectiles tombent sur la ville, Émile Théodore et son équipe s’affairent à descendre une nouvelle fois les collections dans les « cryptes ».

13 octobre

La majeure partie des collections est mise à l’abri au prix d’un effort sans relâche : Émile Théodore n’a pas quitté le musée depuis le 4 octobre. Suite à plusieurs jours de bombardement, la ville est en ruine et le Palais des Beaux-arts n’est pas épargné : il a été touché par plus de soixante-dix projectiles. Les toitures et les doubles plafonds vitrés sont détruits et leurs décombres jonchent les salles du premier étage.

     
Photographie d’Emile Théodore (?), Lille, la salle V du musée de peinture après les bombardements d’octobre 1914. 
On reconnaît, à droite de l’image, La résurrection du Christ d’Erasme II Quellin 

 15 octobre

Alors que les sous-sols sont menacés par une inondation, les œuvres d’art sont remontées au rez-de-chaussée, dans la galerie de sculpture. Il faut attendre jusqu’au 9 novembre pour que des pompes mécaniques commencent à évacuer l’eau.

La tête de cire est toujours à l’abri dans sa cachette. Oscar Höcker, capitaine de la Landwehr (armée de terre), s’en émeut dans un article où il accuse le conservateur français d’avoir soustrait à la délectation – et très certainement à la convoitise – celle que les Allemands appellent Das schöne Mädchen von Lille (« La belle jeune fille de Lille ») [Paul Oskar Höcker, « Das schöne Mädchen von Lille », in Der Tag, 15 novembre 1914 (traduction française Archives départementales du Nord 9 R 141).].

17 octobre

Quatre militaires allemands s’emparent d’une collection numismatique, en guise de butin de guerre. Bien que rendu au musée quelques mois plus tard, l’ensemble est dérobé à nouveau dans la nuit du 29 au 30 décembre 1916. Il n’a toujours pas été retrouvé à ce jour.


Du fait de la situation précaire née de la guerre, les vols sont monnaie courante dans les musées.
Ici, photographie d’une vitrine brisée du fait d’un vol intervenu au Palais des Beaux-Arts de Lille.
Lille, PBA, fonds documentaire © Daniel Lefebvre

Hiver

La pluie puis la neige inondent les galeries du premier étage et s’infiltrent vers le rez-de-chaussée. Le gel fait exploser les canalisations. C’est en vain qu’Émile Théodore part à la recherche de bâches qui permettraient de recouvrir provisoirement les toitures. Jusqu’à la mise en route des chaudières le 1e décembre, le musée est dans une situation déplorable. Entreposés dans les galeries du rez-de-chaussée, les tableaux et les objets sont victimes des variations climatiques.

21 décembre

Les autorités allemandes font enlever manu militari l’Assomption de Piazzetta considérée comme un bien allemand spolié par les Français. Des recherches menées au cours du XIXe siècle ont amené la preuve de son appartenance à l’œuvre à l’ordre teutonique de Francfort-sur-le-Main. La composition monumentale aurait été enlevée en Allemagne en 1796, puis déposée à Lille en 1801.

Sortie de son châssis, la toile quitte le musée pour être restaurée à Berlin.

Giambattista Piazzetta, L'Assomption de la Vierge, 1735, 5,17 x 2,45 m., Paris, Musée du Louvre, RMN. 

 1915             

16 juin

Alors qu’une partie des dégâts est réparé avec des matériaux de fortune, la Kommandantur prie Émile Théodore d’ouvrir le musée aux soldats allemands : celui-ci leur réplique en ouvrant trois salles où sont regroupées des œuvres mineures ou abimées par les bombardements. Un poste de la police militaire allemande est chargé de veiller sur les entrées et les sorties, pendant les heures d’ouverture.



◄ Affiche du Palais des Beaux-Arts de Lille rouvert
, 1915

Lille, PBA, fonds documentaire © Daniel Lefebvre


Hiver

La pluie continue à ruisseler le long des murs à l’intérieur du musée.

 1916            

Nuit du 10 au 11 janvier

Les efforts entrepris pour réparer le bâtiment sont réduits à néant suite à l’explosion présumée criminelle du « dépôt de munition des dix-huit ponts » dans le quartier de Moulins. Une vingtaine d’usine et plusieurs centaines de maisons sont détruites. Les retombées atteignent le musée : les toitures provisoires et les fenêtres colmatées sont soufflées. Émile Théodore note toutefois que les collections sortent indemnes de ce désastre.

Nuit du 24 au 25 avril

Incendie de la mairie : le Musée des Copies qui s’y trouve disparaît totalement. Une partie du patrimoine lillois est réduit en poussière.


Photographie édité par E. Cailteux reproduisant l’hôtel de ville de Lille
détruit après l’incendie de 1916.

 1917               

25 mars

Theodor Demmler, responsable du Kunstschutz, informe l’équipe municipale du transfert imminent des collections lilloises à Valenciennes. Depuis peu, les forces allemandes y ont installé un « dépôt central » où sont regroupées les œuvres du Nord de la France occupée. Malgré les protestations véhémentes d’Émile Théodore, les collections commencent à être décrochées le 19 mai : 18 tableaux et 1 550 dessins sont enlevés.

Vigilant, Émile Théodore dresse un inventaire détaillé des œuvres qui quittent le musée : ce sont plus de 2 000 d’entre elles, transportées dans 14 convois, qui rejoignent Valenciennes entre mai 1917 et octobre 1918.

La Tête de cire reste cachée bien qu’Émile Théodore révèle sa cachette à Adolph Goldschmidt, spécialiste allemand, qui visite le musée en civil et à titre privé.

Août

Bien que la coopération lilloise soit nécessaire à l’évacuation des œuvres, il semble que l’équipe mise à disposition pour les emballer ait volontairement fait traîner les démarches. En août 1917, Charles Rémy, adjoint au maire, est condamné à deux mois de prison « pour avoir refusé d’envoyer des ouvriers de la mairie destinés à collaborer à l’enlèvement des collections du musée ».

3 novembre

La presse nationale s’émeut du sort réservé aux collections lilloises.

Louis Métivet, célèbre caricaturiste, publie dans le journal satirique Le Rire rouge, un dessin qui montre que le transfert des collections est perçu comme un pur et simple « cambriolage ».

 

 ► Louis Métivet, Le cambriolage du musée de Lille, paru dans Le Rire rouge le 3 novembre 1917.

 

 1918           

Mai

L’exposition Geborgene Kunstwerke aus dem besetzten Nordfrankreich est installée au musée des Beaux-arts de Valenciennes : elle réunit la belle part des collections publiques et privées de Valenciennes, Cambrai, Lille, Douai, Laon et La Fère. Une salle spécialement consacrée à Pierre-Paul Rubens et de son atelier regroupe les tableaux de l’artiste conservés à Lille et à Valenciennes.
Ci-dessous la salle 16 où La Descente de croix de Rubens du musée des Beaux-arts de Valenciennes est encadrée par La libéralité royale et La providence royale alors attribuées à Rubens provenant du Palais des Beaux-arts de Lille. (Cliquez sur les tableaux pour accéder aux notices concernées.)

Octobre

Sentant la débâcle arriver, les Allemands transfèrent les œuvres conservées au musée des Beaux-arts de Valenciennes vers Bruxelles où l’Armistice les stoppe. (Cf. De Valenciennes vers Bruxelles, l’odyssée des collections du Nord de la France.)

2 Novembre

Lille. Crypte du Palais des Beaux-Arts envahie par les eaux, Octobre 1918.
Ph: "Ministère de la culture et de la communication, Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, dist. RMN-GP"

Les « cryptes » subissent d’importantes inondations : les coupures d’électricité provoquées par les Allemands avant leur départ ont stoppé le fonctionnement des pompes et le niveau de l’eau s’élève à plus d’un mètre. Prévoyant, Émile Théodore avait fait placer les œuvres au-dessus du niveau maximum de la nappe aquifère. C’est en barque qu’il devra se déplacer dans les souterrains pour retrouver la Tête de cire qu’il avait emmurée 4 ans plus tôt.

 Mars 1919    

Les œuvres reviennent à Lille, par différents convoiements, entre le 28 février et le 5 mars 1919.

Le musée restauré rouvre ses portes au public en février 1924. Invisible depuis 10 ans, la Tête de cire n’en conserve pas moins son aura. L’œuvre fait la une du Grand hebdomadaire illustré le 4 janvier 1920 et reste la plus admirée au moment de l’inauguration.

     
La tête de cire du Palais des Beaux-Arts de Lille, photographie de sa réinstallation en 1921,
après avoir été cachée aux regards depuis la nuit du 23 août 1914

De retour dans les collections lilloises, l’Assomption de Piazzetta (déposée par l’État à Lille en 1801) rejoint les cimaises du Louvre en 1957. En échange, le Palais des Beaux-arts reçoit Le chemin du ciel et La chute des damnés de Dirk Bouts.

     

 

Texte : Alexandre Holin (d’après les recherches documentaires de Daniel Bonifacio) 

Relecture : Christina Kott

Nos remerciements s’adressent particulièrement à Bruno Girveau, conservateur en chef, et l’équipe du Palais des Beaux-arts de Lille pour nous avoir aimablement autorisés à consulter les archives du musée. Nous remercions également Michèle Clarebout-Adamczyk pour ses réponses à nos questions posées lors d’une rencontre, à Lille 3, le 14 novembre 2014.

Bibliographie

  • Catalogue de l’exposition, Sauve qui veut. Des archéologues et musées mobilisés, 1914-1918, Forum antique de Bavay et Musée de la Chartreuse de Douai, 2014.
  • Christina Kott, Préserver l’art de l’ennemi ? Le patrimoine artistique en Belgique et en France occupées, 1914-1918, P.I.E. Peter Lang, Comparatisme et société n°4, Bruxelles, 2006.
  • Émile Théodore, "Éphémérides des Musées du Palais des Beaux-Arts de Lille pendant la guerre, 1914-1919" in Revue du Nord, 1920. p.38-48. (Consultable en ligne. Dernière fois consultée le 09/1)
  • Marcel Polvent, « Le Palais des Beaux-Art de Lille, Temple de la Beauté », Le Réveil Illustré, n°139, dimanche 17 août 1924.
 

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