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Pillage à Douai

Carte postale représentant une partie du musée de Douai avant 1914, 
dont le bâtiment abritant la collection des beaux-arts.
Douai, musée de la Chartreuse, fonds documentaire. 
© Douai, musée de la Chartreuse
 
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Carte postale représentant une partie du musée de Douai avant 1914, dont le bâtiment abritant la collection des beaux-arts. Douai, musée de la Chartreuse, fonds documentaire. © Douai, musée de la Chartreuse

En 1914, le musée de Douai est installé depuis plus de cent ans dans un ancien collège de Jésuites, agrandi entre-temps, qu’il partage avec la bibliothèque municipale. Il passe sous contrôle allemand en octobre et ne souffre pas trop de la guerre, jusqu’à ce qu’en septembre 1918, la situation ne devienne tout à coup vraiment critique...

Cette scène a été peinte à la demande du musée de Douai en 1876 par le célèbre Jules Breton : à l’époque, ce dernier est en effet l’un des artistes français les plus renommés sur la scène internationale. La commission des beaux-arts du musée voit ainsi dans cette commande l’occasion d’acquérir une œuvre prestigieuse. 
Le tableau représente une jeune bretonne, coiffée d’une cornette blanche et vêtue simplement, en train de raccommoder un filet de pêche. Pieds nus, elle est adossée à un rocher devant le Port-Rhû, près de Douarnenez. Le peintre offre ici une vision sereine et harmonieuse du lien entre la femme et la nature.
Pourtant, derrière cette représentation en apparence tranquille, se cache une histoire aux accents rocambolesques, née du contexte de la guerre...

► Jules Breton (1827-1906), Une fille de pêcheur ou Raccommodeuse de filets, 1876, huile sur toile, 101 x 66 cm, inv. 750. © Douai, Musée de la Chartreuse / Dominique Coulier

 Octobre 1914 – septembre 1918 : un musée sous tension

Douai est envahie par la VIe armée allemande le 1er octobre 1914, lors de la « course à la mer ». Une administration militaire prend désormais le contrôle de la ville, devenue Etappen-Kommandantur.

Paul Bellette, conservateur du musée, est resté en poste, trop âgé pour avoir été enrôlé dans l’armée. Il peut compter sur l’assistance précieuse d’Henri Duhem pour gérer quotidiennement une situation chaotique. Transformé au début de la guerre en dispensaire pour les blessés légers, le musée rouvre ses portes fin 1914 lorsque le régime d’occupation se met place. Très rapidement, Bellette est « doublé » dans ses missions par un homologue allemand, Christian Rauch, qui s’est autoproclamé conservateur du musée : l’ambiance entre les deux hommes est délétère.

Bellette gère au quotidien les demandes des Douaisiens qui souhaitent voir leurs œuvres d’art protégées dans les caves du musée, jugées plus résistantes aux tirs d’artillerie puis aux bombardements alliés. Il fait face comme il le peut aux visites des officiers et des soldats allemands dans l’établissement – parfois, plus de 1 000 hommes par mois – et note consciencieusement tous les accidents qui en résultent (des vols d’objets dans les collections ethnographique et archéologique aux bris d’œuvres et de matériels divers).

Il est de plus en plus inquiet à mesure que le temps passe, car il soupçonne Rauch et les Kunstoffiziere qui se succèdent d’être en réalité des agents chargés de saisir secrètement les collections du musée…

 

Carte postale, L’accrochage de la salle des peintures modernes au musée de Douai, entre 1911 et 1918.
Douai, Archives communales, cote 5Fi26. © Archives communales de Douai
Survolez et cliquez sur les différents tableaux.

Mai 1917 : les premiers départs d’œuvres vers Valenciennes

Il n’a pas tout à fait tort car l’action de ces derniers et du Kunstschutz auquel ils appartiennent n’est pas dénuée d’ambiguïté. Elle consiste essentiellement à transférer une partie des collections archéologiques et de beaux-arts de Douai à Valenciennes pour y être mise à l’abri à partir de mai 1917, car le repli allemand sur la ligne Hindenburg a dangereusement rapproché la ville de la ligne de front. Le tableau de Jules Breton ne fait pas partie de ces envois protecteurs car les Allemands ne le considèrent pas comme une des œuvres majeures de la collection douaisienne, à la différence des Français.

Dès lors, et bien qu’il n’ait pas connaissance du plan secret de saisie d’œuvres, Bellette n’a de cesse de s’opposer à ces évacuations préventives qu’il qualifie de vols. Il n’a pourtant pas le choix, car les obus tombent de plus en plus près du musée. Il s’oppose également à la réquisition des objets en bronze déposés par les particuliers dans les caves du musée. En vain, l’effort de guerre réclame son dû et ces derniers partent à la fonte en juin 1917. En avril 1918, ce sont les riches manuscrits de la bibliothèque municipale qui partent à Valenciennes.

 
Carte postale, Le musée de Douai atteint par un obus, après le 31 juillet 1918. Douai, Archives communales, cote 19Fi183. © Archives communales de Douai


Septembre 1918

Un obus a certes touché le musée un mois plus tôt, n’endommageant que quelques œuvres : mais le simple fait qu’il ait pu atteindre le bâtiment démontre cependant l’urgence qu’il y a désormais à évacuer ce qui est encore présenté dans les salles ou mis en caisse et emmuré dans les caves. Dès la mi-août 1918, Hans Stöcklein est chargé de l’évacuation des pièces restantes, mais, souffrant, il ne peut mener ce travail à bien. L’avance des armées alliées est maintenant une certitude et l’armée allemande bat en retraite lorsque Paul Bellette reçoit le 4 septembre 1918, comme tant d’autres Douaisiens, l’ordre d’évacuer immédiatement la ville.
C’est la dernière fois qu’il revoit le musée en l’état. Arrivé à Valenciennes, pressé par le Maire de Douai, il finit par avouer à Hermann Burg que des pans entiers de la collection sont restés sur place. Ce dernier décide de poursuivre l’effort commencé à Douai et les travaux se déroulent sous la direction du sergent et marchand d’art Richard Goetz. Ce dernier s’active pour faire face à l’urgence, mais quels critères de choix appliquer, étant donné la situation ?

   
Hermann Burg ( ?) au bureau 
du conservateur de Valenciennes, 1917-1918.
Valenciennes, musée des Beaux-Arts, fonds Bauchond.
© Daniel Lefebvre
 Richard Goetz, Autoportrait, 1914-1918.
Dessin à l’encre sur papier.
Collection privée.
© collection privée, droits réservés

Choisir ou ne pas choisir ?

Hermann Burg, qui supervise également l’évacuation du musée de Cambrai et celle du dépôt de Valenciennes vers Bruxelles, se heurte à Richard Goetz sur la question des œuvres à évacuer. Ce dernier pense qu’il faut sélectionner les œuvres les plus intéressantes sur le plan artistique, tandis que Burg pense qu’il faut essayer de sauver le maximum d’objets sans appliquer de critères de tri. Finalement, plusieurs camions contenant des œuvres entassées pêle-mêle parviennent encore à Valenciennes début septembre, sans le tableau de Jules Breton toutefois, resté sur place comme tant d’autres.

 
Carte postale représentant des tableaux et objets d’art descendus dans la galerie des sculptures au moment de l’évacuation vers Valenciennes en septembre 1918. Archives communales de Douai, cote 19Fi243. © Archives communales de Douai

 Le pillage          

Déjà, les unités allemandes battant en retraite se livrent au pillage de la ville de Douai et de la collection du musée. Plus rien ni personne ne les retient et Goetz, revenu à la mi-septembre, assiste impuissant au pillage quotidien que subit ce dernier. Il condamne « [l’]’imbécillité, l’indifférence et l’hostilité de beaucoup de soldats à l’égard de l’art [qui] sont indicibles ». Selon lui, les simples soldats ont la « haine de la culture » et n’obéissent plus aux ordres. Décidé à agir vite pour éviter des pertes plus importantes encore, Goetz charge, à ses risques et périls, ce qui peut encore l’être sur une péniche près du Fort de Scarpe. Cette dernière ne tarde pas à rejoindre celles parties de Valenciennes vers Bruxelles, où elles arrivent à bon port au début du mois de novembre 1918 – mais le tableau de Jules Breton ne fait toujours pas partie du voyage et disparaît des collections du musée.

Ironie du sort, ce sont ces actions de sauvetage que la presse française qualifie dans un premier temps de pillage de grande ampleur.

 
Extrait du journal Le Pays de France du 14 novembre 1918. Douai, Bibliothèque municipale Marceline Desbordes-Valmore, fonds documentaire.
© Daniel Lefebvre

Avant de partir pour Bruxelles, Richard Goetz passe une dernière fois au musée de Douai le 8 octobre, et l’état de ce qu’il y voit lui fait écrire ces paroles sans appel :

« [...] Au musée, le vent souffle à travers les vitres brisées, ouvre les battants des fenêtres et les portes. L’intérieur a été à nouveau ravagé, même des grands tableaux ont été décrochés et la toile découpée du cadre. Presque rien ne subsiste dans la salle gothique. La collection ethnographique est naturellement la plus éprouvée, à cause de la mauvaise habitude de sortir les objets brutalement et sans précaution des armoires, pour ensuite laisser traîner par terre et en désordre les choses qui n’ont pas été prises, sans la moindre attention pour les efforts déployés au rangement ».

C’est dans cet état que les Douaisiens reverront leur musée, sitôt le départ des troupes allemandes connu. Il est l’un de ceux dont la collection a le plus souffert de la guerre.

Avant la guerre

 
Augustin Boutique, deux photographies des salles du musée de Douai, entre 1892 et 1914. A gauche, la salle des faïences, à droite, la salle des peintures anciennes.
Clichés obtenus à partir de négatifs sur plaque de verre au gélatino-bromure d’argent.
Douai, musée de la Chartreuse, Photothèque Augustin Boutique-Grard.
© Douai, Photothèque Boutique-Grard / Daniel Lefebvre

 

Après…

 
Le musée de Douai à la fin de l’année 1918. Extrait du Bulletin de la vie artistique, n°8, 15 mars 1920, p. 220. Douai, musée de la Chartreuse, fonds documentaire.

 

E. Gossin, photographie d’une aquarelle d’Henri Duhem, Une Galerie du Musée de Douai, Xbre 1918 [décembre 1918] exposée à Paris, à la Galerie Georges Petit après la guerre, dans le cadre d’une série consacrée à « Douai sous l’occupation ». Photographie contrecollée sur carton d’une aquarelle, 27 x 21 x 0,2 cm, Douai, musée de la Chartreuse, fonds documentaire. © Douai, musée de la Chartreuse

 Les responsabilités         

Après-guerre, les principaux acteurs des évènements survenus en septembre 1918 au musée donnent tous leur version des faits : pour Paul Bellette, nul doute que la responsabilité du pillage incombe à Hermann Burg, qui est d’ailleurs bientôt accusé de « crime de guerre » par les autorités françaises. Dans son ouvrage Kunstschutz an der Westfront (1920), ce dernier note clairement au contraire le souci qui était le sien d’éviter une telle catastrophe et se montre critique vis-à-vis de l’organisation mise en œuvre par son propre pays. Bien des années plus tard, lorsque des investigations sont menées par la police française Outre-Rhin, c’est l’un des anciens commandants militaires de Douai qui est suspecté d’avoir orchestré la disparition des œuvres, mais l’accusation, ne reposant sur aucune preuve, ne tarde pas à être abandonnée.

Que sont devenues les œuvres ?

Les œuvres évacuées mettent plus d’un an à rentrer de Bruxelles, finalement sauvegardées grâce à l’action de protection menée par les hommes du Kunstschutz. En dehors de dégâts matériels réparables, seule l’une d’entre elles a disparu ainsi de la collection douaisienne.

Le grand nombre de disparitions constatées lors de l’établissement de la liste de dommages de guerre s’explique en revanche par le pillage de la mi-septembre 1918. Des listes, dressées dans des conditions matérielles et humaines difficiles après-guerre, ont d’ailleurs sous-estimé le nombre de pièces disparues des collections du musée.

Sans doute endommagées lors de leur vol ou lors d’évènements postérieurs (la seconde guerre mondiale), il n’est pas interdit de penser que certaines d’entre elles se trouve encore en possession de particuliers qui en ignorent la provenance. Petit à petit, quelques-unes réapparaissent, généralement identifiées lors de leur passage sur le marché de l’art. Ainsi le tableau de Jules Breton volé en 1918 est-il réapparu à Zurich en 2000 dans une galerie. Il a été restitué onze ans plus tard à la ville de Douai, à la suite de longues procédures.
Et plus récemment encore, autre manière de commémorer le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la Stiftung Preußischer Kulturbesitz (Fondation du patrimoine prussien) a rendu à la ville un autre tableau, dérobé au musée de Douai dans les circonstances ici relatées.

 

◄ Alix de Laperrelle-Poisson, Après la lecture,
peinture à l’huile sur toile, 117 x 77 cm, inv. 206.

Ce tableau fut offert en 1865 au musée de Douai par l’artiste, élève du peintre Alexandre Cabanel et fille d’un ancien sous-préfet de Douai, à la demande du président de la commission de l’époque. Il y fut dérobé en septembre 1918. Considéré depuis comme disparue, cette œuvre figurait sur la liste des dommages de guerre subis par le musée pendant la Première Guerre mondiale.
Grâce au remarquable travail accompli par le service des archives centrales des musées de Berlin, concernant la provenance des œuvres présentes en dépôt à l’Alte Nationalgalerie, la ville de Douai a été informée de l’existence de cette œuvre, qui avait été donnée au musée allemand par un particulier en 1959. La ville de Douai tient à remercier vivement la Fondation du patrimoine culturel prussien, qui est à l’origine de cette restitution.

Texte : Anne LABOURDETTE

Remerciements

Ce texte fait très largement appel aux travaux de Christina Kott sur le Kunstschutz pendant la Première Guerre mondiale, ainsi qu’aux traductions en français de documents allemands qu’elle a pu consulter dans les archives des musées d’état de Prusse (SMB-PK/ZA et GSTA-PK, Berlin). Nous la remercions vivement pour son aide ainsi que les propriétaires privés des visuels illustrant l’article. Nous remercions également Pascale Bréemersch, directrice des Archives communales de Douai.

Bibliographie non exhaustive

Bérangère Boddaert, Les Trésors Disparus. Etude de la collection des tableaux disparus pendant la 1ère guerre mondiale au Musée de Douai, mémoire de maîtrise d’histoire, sous la direction de Robert Vandenbussche, Université de Lille 3, 2002 (2 tomes).

Christina Kott, Protéger, confisquer, déplacer. Le service allemand de préservation d’œuvres d’art (Kunstschutz) en Belgique et en France occupées pendant la première guerre mondiale, 1914-1924, thèse de doctorat, Paris, EHESS / Berlin, Freie Universität, 2002.

Christina Kott, Préserver l’art de l’ennemi ? Le patrimoine artistique en Belgique et en France occupées, 1914-1918, P.I.E. Peter Lang, Comparatisme et société n°4, Bruxelles, 2006.

Laureline Vallat, Histoire du musée de Douai, 1792-1944, mémoire de maîtrise d’histoire, sous la direction de Jean-François Sirinelli et Laurence Bertrand-Dorléac, Université de Lille III, 1995.

Catalogue de l’exposition Jours de guerre / Kriegszustand, Douai-Recklinghausen 1914-1918, Archives communales de Douai et Archives communales de Recklinghausen, 2014, 176 p.

Catalogue de l’exposition Sauve qui veut. Des archéologues et musées mobilisés, 1914-1918, Forum antique de Bavay et Musée de la Chartreuse de Douai, 2014, 248 p.

 

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tableau, Une Fille de Pêcheur ; Raccommodeuse de filet
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Le Musée
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