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Napoléon géométrisé par Auguste Herbin

© Philip Bernard (Photographe) ; © ADAGP
 
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© Philip Bernard (Photographe) ; © ADAGP

Parmi les œuvres données par Auguste Herbin à la Ville du Cateau-Cambrésis en 1956, figure une grande toile intitulée Napoléon.

Datée de 1948, elle décline l’alphabet plastique mis au point par l’artiste au début des années 40. Cette méthode, fruit d’une réflexion personnelle sur la nature de la peinture abstraite, propose un système de correspondances entre lettres de l’alphabet, couleurs, formes et accessoirement notes de musique. Elle permet à l’artiste qui a définitivement renoncé à la figuration en 1926, de limiter le hasard et la spontanéité dans sa création en dirigeant son travail par un système préétabli.


Auguste Herbin, Napoléon, 1949, huile sur toile, 130 x 89 cm, donation de l’artiste en 1956, Musée départemental Matisse, Le Cateau-Cambrésis. Voir ici

Auguste Herbin, Étude pour Napoléon, 1949, recto-verso, dessin double face avec annotations des couleurs (recto), calque du dessin (verso), encre, crayon et mine de plomb sur papier, 35,2 x 26,7 cm, achat en 1992 avec la participation du FRAM, Musée départemental Matisse, Le Cateau-Cambrésis. Voir ici


Respectant ce principe, Napoléon demande à être décrypté, tel un rébus, selon les règles fixées par Herbin. Les six lettres qui composent le mot « Napoléon » renvoient ainsi à autant de couleurs (blanc pour « N », rose pour « A », vert clair pour « P », vert pour « O », jaune citron pour « L », rouge pour « E »). La couleur noir (renvoyant logiquement à la lettre « V ») intervient de façon arbitraire, sans doute pour sa capacité à créer un contraste avec les zones blanches au milieu de la composition. Ce type de liberté se retrouve également dans l’emploi des formes géométriques : cercles, carrés et triangles se superposent ou s’emboitent pour créer des flèches, des lunes ou des zigzags absents de l’alphabet originel.

La souplesse avec laquelle Herbin emploie sa propre invention ne doit cependant pas faire oublier ses prétentions universelles. Les signes élémentaires de son alphabet plastique ont, en effet, pour vocation de véhiculer un message concis, rapide et purement visuel qui transcenderait les cultures et les langues. « J’ai trouvé un alphabet et pas seulement mon alphabet. Cet alphabet utilisé selon les facultés de chacun assure la diversité des expressions. Ce que je réalise avec l’alphabet plastique et grâce à lui, c’est mon propre langage plastique. Il n’est pas question que chacun crée un alphabet qui doit être, au contraire, aussi universel que possible»(1). Cette quête d’un « Esperanto » visuel est inséparable des convictions politiques et idéologiques qui animent Herbin : membre du parti communiste depuis sa création en 1920, l’artiste n’a de cessé de témoigner sa sympathie en faveur d’idées internationalistes et pacifistes.

Le choix de Napoléon peut donc s’avérer surprenant, d’autant qu’il est l’un des rares personnages historiques à être gratifié d’une déclinaison plastique au côté de Lénine et Staline. Le catalogue raisonné de l’œuvre donne peu de noms propres hormis Cézanne et des figures mythologiques ou religieuses comme Apollon, Dionysos, Orphée, Christ, Dieu… Difficile de trouver une relation entre ces figures a priori incompatibles. L’historien Arnauld Pierre propose toutefois une explication logique, quoique surprenante, en unifiant cet ensemble hétérogène sous le signe de l’universalisme : « Les prosélytes de la langue universelle ne sont pas toujours à une contradiction près, et le bénéfice de l’unification linguistique a pu justifier chez certains l’éloge des conquérants et des bâtisseurs d’empires »(2).

Suivant cette interprétation, une filiation rationnelle, quoiqu’édifiante, relierait Napoléon, Lénine et Staline, ces « bâtisseurs d’empires » qui dans un même élan brisent les frontières et unissent les peuples. Tous trois seraient à même de figurer dans le panthéon pour le moins détonnant des figures espérantistes chères à Herbin, non loin de Cézanne, inventeur de la plastique moderne, et Orphée, capable de parler à tous les êtres de la Création.

Texte : Alexandre Holin

Bibliographie

Auguste Herbin, L’art non figuratif non objectif, Paris, Editions Lydia Conti, 1949

Herbin, cat. exp., Le Cateau-Cambrésis, Musée départemental Matisse, 14 octobre 2012 - 3 février 2013, Céret, Musée d’art moderne, 2 mars - 26 mai 2013, Paris, Bernard Chauveau, 2012, p. 179.

(1) Extrait d’une lettre d’auguste Herbin à  Camille Claus, datée du 3 janvier 1950, cité par Arnauld Pierre, « Le tableau logophore, quatre hypothèse sur l’alphabet plastique », Herbin, cat. exp., Le Cateau-Cambrésis, Musée départemental Matisse, 14 octobre 2012 - 3 février 2013, Céret, Musée d’art moderne, 2 mars -26 mai 2013, Paris, Bernard Chauveau, 2012, p. 177.
Auguste Herbin, L’art non figuratif non objectif, Paris, Editions Lydia Conti, 1949, p. 106.

(2) Arnauld Pierre, idem., p. 179.

 
Napoléon
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Etude pour Napoléon
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