Musée d'Art Gustave Fayet à Fontfroide
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Gustave Fayet

Gustave Fayet héritier

Dernière mise à jour : 05/02/2018

Par Lionel Rodriguez, Attaché de Conservation du Patrimoine

Les origines de sa fortune : canal et eau-de-vie

Gustave Fayet s'affirmait avant-tout aux yeux de ses contemporains comme l'héritier d'une grande fortune bâtie en trois générations grâce au canal du Midi. Les Fayet appartenaient à ce petit groupe de marchands armateurs appelé "patrons du canal", dont l'activité avait développé l'économie des deux villes principales du tracé, Toulouse et Béziers, et consolidé la foire de Beaucaire, centre névralgique du grand commerce depuis l'époque médiévale. L'entreprise Fayet était dirigée depuis Béziers où elle possédait des entrepôts au Port Notre-Dame, et avait ouvert des succursales à Toulouse et Beaucaire confiées à des cousins.

Son succès commercial tenait à l'emploi de barques de grandes dimensions affrêtées en association et à la spécialisation dans le transport d'eau-de-vie dont la production ne cessait de croître. En effet depuis le milieu du XVIIIe siècle le vignoble languedocien s'était considérablement développé mais la faible maîtrise du processus de vinification imposait la transformation du vin en une matière première polyvalente, stable et rentable, l'eau-de-vie, dont la production et le commerce étaient devenus la spécialité de Béziers.

Sur des bases financières solidement établies par ses ancêtres, Pierre Fayet (1757-1823) franchit une étape supplémentaire en investissant dans la production d'eau-de-vie et pas seulement dans son négoce pour maîtriser la filière, supprimer les intermédiaires et accroître ainsi ses marges. Il prit en viager le domaine de La Tour à Montady en 1785, puis acheta le domaine de Milhau à Puisserguier comme bien national en 1793. Il acquit définitivement La Tour en 1795 et La Fontneuve à Béziers en 1812. A la fin de sa vie il réunit 320 hectares dans le biterrois.

 

Modes d'acquisition : mariages et héritages

Son fils adoptif Antoine (1793-1873) délaissa le négoce pour se vouer à l'exploitation de cette immense propriété foncière qu'il chercha à agrandir continuellement pour la porter à 588 hectares par concentration et transmission. Ce grand rassembleur de terres acheta ainsi le domaine de Védilhan à Moussan en 1824 et fit construire un immeuble haussmanien sur les Allées Paul-Riquet à Béziers en 1856, à côté de celui de sa fille Clara mariée à un riche héritier. Son fils Léon restant célibataire, il maria son deuxième fils Gabriel avec Elise Fuzier en 1864, qui dota la fortune familiale de trois nouvelles propriétés : La Dragonne et l'hôtel de la rue du Capus à Béziers, ainsi que le domaine de Canet à Puissalicon.

La transmission des patrimoines constituait la pierre angulaire de la fortune familiale. La stratégie classique était le legs intra familial en cas d'absence de postérité afin de reconstituer à la génération suivante les patrimoines morcelés. Cette pratique montra son efficacité avec l'adoption d'Antoine venu de Beaucaire par son oncle biterrois Pierre. Plus tard en 1880, Léon légua à son frère Gabriel l'ensemble de ses biens, ce qui maintint dans la famille une part importante du patrimoine constitué au cours du siècle. Les partages inévitables lors des successions étaient préparés avec soin. Ainsi Antoine partagea de son vivant en 1871 ses biens avec une grande équité entre ses trois enfants, Clara, Léon et Gabriel.

Enfin, des gages étaient pris sur l'avenir par la mise à l'épreuve des héritiers par leurs pères, qui les installaient dans une propriété à l'occasion de leur mariage avec une avance sur héritage confortable pour financer l'exploitation et les travaux. Gabriel reçut 300 000 francs de son père en 1864, ce qui lui permit de restructurer les propriétés venues de son épouse. Gabriel à son tour installa Gustave avec son épouse Madeleine l'année de leur mariage en 1893 au domaine de Millau à Puisserguier.

 

Modes d'investissement : extension du vignoble et oeuvre architecturale

Gabriel fut le bâtisseur de la famille. Il n'acquit pas de nouvelles propriétés mais développa le vignoble par rachat de parcelles, reconstruction des bâtis, demeures et dépendances agricoles. Pour mener à bien cette entreprise, Gabriel put compter sur une conjonction de facteurs favorables : les avances d'héritage, l'apport dotal de sa femme et la hausse des cours du vin grâce à la propagation du phylloxéra dès 1872, alors que son vignoble n'était pas encore touché. Il put ainsi augmenter une fois et demi le vignoble de Milhau (266 hectares en 1871) et tripler celui de Védilhan (210 hectares en 1899). L'essor des propriétés se portait également sur la replantation progressive des vignes pour lutter contre l'insecte ravageur, initiée à Védilhan en 1887.

Mais surtout l'investissement massif se traduisit par une oeuvre architecturale de grande ampleur toujours bien visible aujourd'hui. Un plan régulateur nouveau organisa la distribution des bâtis et les circulations, fondé sur la rationalisation de l'organisation antérieure. A Milhau, le plan respecta le quadrilatère bâti autour d'une cour centrale à l'intersection de quatre routes perpendiculaires. Gabriel l'enserra dans un chemin circulaire délimitant un périmètre à l'intérieur duquel il érigea de nouvelles constructions. A La Dragonne la demeure, les dépendances agricoles et le parc restèrent alignés le long d'un ancien chemin dont un segment régularisé était coupé de ses prolongements pour le relier à une allée ceinturant le parc et le potager. A Canet l'accès était modifié et les dépendances entièrement reconstruites autour d'une cour précédant la demeure. Védilhan fait figure d'exception par son gigantisme à tous égards. En 10 ans, entre 1887 et 1897, le vignoble fut agrandi et entièrement replanté, un château ostentatoire remplaça la maison noble rustique par habillage de ses façades, développement du bâti et riche décoration intérieure à laquelle prit part le maître des lieux, artiste lui-même. Enfin en 1897 était amorcée la reconstruction des très grandes dépendances agricoles par l'ingénieur Pierre Paul, qui précéda de peu son chantier célèbre de la cave coopérative de Maraussan en 1905.

La famille Fayet avait également recherché une certaine diversification de ses actifs en devenant actionnaire de la Compagnie des Chemins de Fer du Midi lorsque celle-ci obtint la concession de la Compagnie du Canal du Midi en 1858, et en plaçant quelques fonds sur le marché obligataire, notamment auprès de la Compagnie maritime du Canal de Suez.

 

Lorsque Gustave Fayet hérita de son père en 1899, il se trouvait à la tête d'une propriété considérable magnifiée par de beaux châteaux, sur un vignoble replanté, disposant d'une installation productive modernisée. Mais ces attributs de la richesse viticole, si fréquents en Biterrois et en Languedoc, ne doivent pas faire oublier que le maintien d'un tel patrimoine exigeait de Gustave Fayet un solide savoir-faire en matière de gestion et d'investissement, peu courants à une époque qui valorisait la rente bourgeoise comme source de revenu respectable, et l'oisiveté comme mode de vie élitaire.